Autocritique

Publié le par Eve

WrittingsFaut-il que la mort toque à la porte. Faut-il l’inviter à s’assoir près de l’âtre lorsque l’algide de son haleine glaciale nous murmure :
-Tu as été.
Faut-il qu’épuisés sur les lattes de chêne, nos maux éreintés se répendant. Ternes et languides. Faut-il que le sort s’accumule dans l’avaloir gargantuesque de nos souvenirs.
Tu as été.
Le faix de nos vies, chacun, nous asphyxie jusqu’à la dernière seconde. Tu as été, tu as été. Nous connaissons la saveur grisante des duels, la douleur exécrée des défaites, la mémoire éternelle des regrets.

Tu as été.
Quand bien même. Personne ne mérite plus qu’une autre.
Faut-il étaler ses déboires, sans réserve aucune, sur des lames de papier. Expliquer où, quand et pourquoi. Attirer le regard apitoyé, la main compatissante, l’âme débonnaire pour mériter plus que l’autre et exhiber au grand jour le poids de ses sacrifices ?
Tu as été.
Qu’en est-il de ceux qui sont toujours ? Ceux qui se taisent. Ceux qui endurent sans bruit et, sans pied, continuent de marcher ? Dans l’ombre, dans l’ignorance complète. Faut-il les négliger ? Parce que ceux-là n’auront jamais l’impudicité de graver ‘cancer’, ‘désespoir, ‘viol’,  'prostitution' ou ‘martyr’ sur le front qu’ils gardent aussi haut qu’ils peuvent.
Je songe à eux.
Tu as été.
Et pas moins que les autres.
A l’autre bout du monde, ils crèvent sans mot dire, dans l’ombre des tours dolentes et parce que les plus grandes souffrances sont muettes. Je les entends hurler. Faut-il les oublier au bénéfice des autres ?
Car non, Madame, ma voisine de droite ne méritait pas ‘plus que les autres’ que vous lui achetâtes son livre. J’emmerde considérablement l’autobiographie, les lignes larmoyantes, les suppliciés volubiles aux charpies pécuniaires qui font de leurs tourments un éxutoire doré. Car enfin – comble de la souffrance- faut-il qu’elle fasse vivre ? Fau-il qu'elle rapporte?
Personne ne mérite plus qu’une autre.
Je pense à la dignité de larmes au crépuscule, aux cicatrices dissimulées sous l’étoffe protectrice, aux sanglots étouffés par la majesté de l’âme, aux maux laconiques bercés au creux des âges.
Lorsqu’à notre porte, la mort toquera, nous mourrons anonymes mais nous mourrons droits.


A ma mère
A ma famille
Au silence éternel des grands blessés

Publicité

Publié dans Nouvelles - Leçons

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article