O-de La Pluie
Sous l’ongle de mes pieds comme sur la roche fragile, ma robe se craquelle aux premiers rayons d’été, me laisse sur sa rive à demi-immobile, à demi-morte aussi la brise de mes années. J’exhorte. Et immerge de discours incessants les hivers monotones lorsque le manteau pâle, givré jusqu’aux aurores, de Ymir à l’œil blanc vient frapper à ma porte.
-Qui es-tu, toi que le feu n’épouvante ?
Je suis ta femme. Et je suis ton amante.
-Et quel Dieu t’amène là?
Varuna.
Ainsi ont chaviré mes remous d’insouciance que révèlent encore les diables vivaneaux. J’éprouve de mes intempérances et violentes écumes les dents des maquereaux que j’heurte rageuse aux caraques intrusives. J’en ai noyé plus d’un. Et escorté au bagne les âmes corrosives
-Ta fureur toujours exige-t-elle trépas ?
Pour m’apaiser libations rougissent mes entrailles. Et résonne en chœur le chant des condamnés : Iauna vrrical bequiçu othoi gure suspira
Indisciplinée.
Mais Juste avant tout, j’incarne la douleur de voir s’obscurcir ma langue inachevée. Sur mes rives, les femmes me couvrent de griefs mais envient dans l’ombre ma folle témérité. Je vais fière et libre par-delà les ramures en berçant dans mon ventre leurs larmes d’épousées.
-Tu te dis Loyale, ne souffres-tu leurs peines?
Je ne fais qu’obéir aux huées qui me mènent, lorsqu’en Mère possessive j’engloutis leurs neuvaines. J’embrase chaque matin les perles de tissure, puis me couche au soir dans l’or de Kepher. Mon visage lacté qu’inondent la lumière, le safran et l’ocre, dans le cœur solitaire des captureurs de rêves.
Vertueuse, toujours.
On me connaît si douce quand prise à la source je baigne Yggdrasil. J’incarne ainsi la vie, le silence apaisant depuis les monts immenses aux toitures indolentes A chaque coin du monde, j’embrasse le dévoué qui s’annonce l’âme pieuse et se courbe à mes pieds pour épurer son âme des maux qui la condamne. Vois-tu, je me donne sans compter.
-Ainsi tu n’es plus si sauvage.
Que me dis-tu Ymir ? A la surface mes ondes sont limpides depuis qu’en sept par Shiva j’ai dompté mes ardeurs. Mais sous la terre se creuse ma dernière demeure et écoute les pleurs des spectres du passé.
Lors des sombres instances, on me nomme Léthé. On me passe avec crainte pour atteindre mes rives car quiconque m’épouse ne me quitte jamais. Dans l’œil de Pluton, je me dessine aussi sous le nom de Cocyte, Styx, Phlégéton. Les cendres du trépas se noient en mes rides alors je deviens sombre comme un cœur endeuillé.
Lorsqu’au creux des montagnes je repose lascive ou dans la bouche embue du vieil Héphaïstos, j’offre mes berceaux aux amours du Tonnerre, à la grâce de Narcisse et captive les lyres des arbres qui me rivent.
Parfois, au crépuscule, j’envoûte les cambrures de la chaste Athéna. De mes mains expertes, je caresse le galbe de ses jambes, sa nuque délicate. Après un jour de chasse, meilleure des lassitudes.
-Terrestre ainsi, tu vas. Mais ne lèves-tu jamais ta tête vers le ciel ?
Bien sûr Ymir, comme tous ces bons mortels. Mais contrairement à eux, j’en tombe aussi parfois.
On m’invoque alors en suppliant Tlaloc de déverser mes larmes sur les terres infertiles. Te souviens-tu du jour où j’ai moi-même uni Ouranos à Gaia et livré sur les têtes le fruit de leur passion, reverdi les plaines de vertes convictions ?
Je provoque aussi de terribles entailles, lorsque dans le brouillard j’ébranle les tenailles qui me tiennent incomprise, dévastant les contrées, rugissant de colère, ne craignant ni les Hommes, ni le Loup terrifiant à la gueule béante.
-Que crains-tu alors ?
Le naphte et le poison
constamment en mes veines brunissent mes horizons et laissent mes enfants agonir sur les grèves.
Comme je souhaite retrouver mon antique puissance, lorsqu’en Reine Absolue j’ignorais les blessures pesantes et cruelles que les fils de Bor, chaque saison, m’assènent.
- De ce sombre pêché, ne gardes-tu rancœur ?
Depuis des décennies, je vais ainsi souillée. Comme les femmes en leur sein, je porte ligatures. Mais en son cinquième règne, Toniatiuh me vengera en chantant l’Ere Nouvelle. Les lignes ne m’ignorent mais me pleurent déjà, comme me pleure toujours le peuple de Dédoun, implorant mes tourments vers le ciel immense dépourvu des méandres de ma noire chevelure.
Les prophéties craindront de me voir disparaitre et ressurgir alors l’impact des années, l’aniline de mes plaies, les maux de ma détresse sur la Terre désolée.
Souviens-toi, Ô Ymir, qu’à l’avenir si mes veines ne frémissent, si mes joues s’arrondissent ou si mon cœur se creuse, tu songeras alors combien je suis précieuse.
-Bien inconscient est celui qui l’oublie.
Bien inconscient, hélas... Et pourtant, c’est ainsi.
©Marie-Eve, Extrait
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