L'Oeuvre Posthume
Les plus grandes oeuvres sont posthumes, dit-on.
Par quel coup du sort en suis-je venue à considérer cet aphorisme tandis que je prenais le train pour le salon du livre de Montargis... L'aube commençait à poindre et refléter ses rayons sur les prairies couvertes du givre matinal. Le lièvre galopeur savourait un bref moment de repos sur le gable d'une motte humide. La forêt entière étirait ses longs bras engourdis par les silences de la nuit.
Moi, à l'intérieur de mon train, je goûtais les premiers frissons de Dame nature à travers l'épaisseur de ma fenêtre et tendrement bercée par les légers cahotements du wagon. Le train allait à bonne allure. Je ne pensais à rien qu'à emplir mes yeux de cette esquisse naissante, instant fugace, dessiné par la plus savante des artistes.
Et puis, soudain, l'angoisse. Un bref saut du coeur. Un hoquet de crispation. Ma poitrine se contracte. A l'intérieur du wagon, personne. Pas âme qui vive. J'eus pu crever gueule béante devant l'exaltasion de la nature sans que personne n'y prête attention.
Alors quoi? J'imaginai, en une fraction de seconde, assister à mes propres funérailles. Ma mère devant l'autel. Mon père absent mais désolé quand même. Mon frère et ma soeur joignant les mains dans une même douleur. Ah quel jour funeste!
Comment annoncer à mon public qu'un siège vide allait les attendre en cette si belle journée... aujourd'hui et pour une durée indéterminée. J'imaginai la figure blême des organisateurs. Une annonce au micro:
-Suite au décès - soudain - d'une auteur, nous observerons une minute de silence. Morte oui... dans le train de 9h03... seule... comme ça. Pour lui rendre un dernier hommage ses livres seront disposés à l'entrée du salon, à côté de la buvette. Ceux qui ont commandé un plateau-repas sont invités à venir le prendre. Aujourd'hui, pommes frites et pâtes bolognaises.
Et je me mis à envisager que, possiblement, j'en vendrais alors... Et que, possiblement, les lecteurs les trouveraient beaux et bons - autant que les pommes-frites -. Et que, possiblement, ils se diraient:
-Ah! Quelle sensibilité! Dommage qu'elle n'ait rien laissé d'autres....
J'aurais un article bien à moi dans le journal. On me pleurerait à l'Est, on me pleurerait à l'Ouest et même là où je ne vais pas. Sur mon épitaphe, il y aurait marqué: JEUNE ECRIVAIN. PARTIE TROP TOT, CONNUE TROP TARD.
Et puis le train est arrivé en gare de Montargis. Les quelques passagers se dispersèrent sur le quai et les premières joncquilles m'ont accueillie en riant.
Note à moi-même: Ecrire dès aujourd'hui une oeuvre posthume afin d'en apprécier pleinement tous les bénéfices.