LEGENDES CELTIQUES DE LORRAINE [EXTRAIT]

LE CUVEAU DES FEES


La vallée s’éveillait doucement sous les rayons fragiles du soleil. La cime lancéolée des sapins oscillait avec mollesse dans les premiers émois du vent matinal. Le faucon pèlerin projetait déjà son ombre par-dessus les prairies claires à la recherche du rongeur insouciant, tandis que la biche aux abois regagnait l’ombrage prodigue de la forêt où la discrète cardamine sauvage tendait sa fraiche tête blanche.

Smertrios plongea ses deux mains dans l’ondée fraiche d’un ruisseau chantant et humecta son visage sous l’œil curieux d’un écureuil roux. Puis il se redressa, observa attentivement les alentours en prenant une profonde inspiration.

Après des jours de voyage, il approchait enfin de sa destination.

Avant de pénétrer dans les Bois Sacrés, domaine de Vosegus, il prit soin de déposer son arc, son carcan de flèches et son poignard à l’intérieur d’un buisson épais qu’il masqua ensuite d’un couvert de feuilles sèches. La pratique druidique interdisait le port des armes à l’intérieur des enceintes sacramentelles où seuls les initiés pouvaient pénétrés sans attiser le mécontentement des Dieux.

Smertrios s’avança quelque peu puis, jeta un dernier regard sur la vallée que le soleil berçait de reflets ocre et cuivrés. Au loin, une grive litorne fit retentir son chant saccadé.

-Il est temps, murmura-t-il. J’ai promis.

Puis, il pénétra avec résolution à l’intérieur des Bois Sacrés. A peine avait-il effectué trois pas que le soleil disparût soudainement derrière le faîte opaque des feuillages qui le surplombait. Le silence se fit. Aussitôt, un frisson étrange s’empara de Smertrios.

Autour de lui, aucune fleur ne poussait. Aucune gerbe tendre ni amas de verdure. Seuls les troncs tortueux et racorni des arbres s’élevaient vers le ciel invisible comme suppliant dans un gémissement perceptible. On eût dit que la nuit avait pétrifié l’endroit et l’oppressait à travers l’atmosphère lourde de sa présence.

Smertrios regretta immédiatement le chant de la grive qu’il n’entendait plus en ces lieux profanés. Il progressa malgré tout en direction de la clairière druidique là où, jadis, il s’était engagé solennellement auprès des Dieux.

Il la retrouva après avoir erré des heures parmi la végétation éparse et stérile qui l’entourait. Rien n’avait bougé. La roche cerclait le rond de verdure, vierge d’arbres que berçait jadis la lune bienfaisante.

Il s’assit en son centre, face à la grotte, ferma les yeux et attendit. Longtemps, très longtemps. Sa respiration se mêla à celle de la forêt. Son âme gémit avec elle. Ses veines comme la sève répandirent en son corps une poignante élégie qui plongea dans le sol impuissant dont il lui semblait percevoir les douloureux ondoiements.

Le cri rauque d’un corbeau vint soudain le tirer de ses médiations.

Il ouvrit les yeux.

L’oiseau s’envola et devant lui se trouvait un vieil homme vêtu d’un drapé blanc. Il portait à la main gauche une chevalière en or estampée d’un chêne, symbole des sphères élevée de la classe druidique.

- Relève-toi, Fils de Sucellus, et honore ta parole, lui dit-il. Voilà qu’un Mal profond s’est emparé des Bois Sacré. Regarde, nos arbres se meurent.

Et d’un geste ample il dévoila les troncs lacérés de quatre résineux d’où émanait un liquide épais de couleur sang.

-Depuis les fêtes de Beltaine , la forêt ne respire plus, poursuivit le grand sage. Les animaux ont déserté leurs refuges, la fronde des fougères demeure sur le sol. Seul le corbeau au plumage d’ébène ose encore s’aventurer en ces lieux.

Puis, il emmena Smertrios vers la grotte sacrée, plongée dans la pénombre, d’où s’exhalait une odeur nauséabonde.

-La mort est partout, lui dit-il. Depuis ton départ, elle n’a cessé de progresser. Elle imprègne désormais le cœur même de ces sylves autrefois paisibles.

Non loin de là, une fontaine laissait échapper un mince filet d’eau entre deux cornes taurines sculptées dans la pierre.

-Autrefois, la source divine nous gratifiait d’un flot vigoureux, reprit le sage. Aujourd’hui, quelques gouttes impures souillent le sol. Nous avons sacrifié trois taureaux blancs et deux cerfs puis disposé leurs viscères dans des niches rocheuses. Aucun Dieu ne fut réceptif à notre appel.

Il se tourna alors vers Smertrios qui écoutait avec grande attention.

-Mais toi, Etranger, peut-être nous apporteras-tu la réponse, car tu connais le tempérament obscur de tes pairs ainsi que leurs troubles impénétrables. Peux-tu nous aider ?

-Je le peux, répondit Smertrios dont le regard luisait d’un éclat particulier, berceau des secrets ancestraux.

-Alors, trouve comment remédier à cette terrible malédiction.

Smertrios examina les alentours.

Sur chaque tronc d’arbre, les druides avaient fiché un rameau de gui et disposé un anneau de cailloux blancs à leurs pieds. Il s’éloigna, et marcha quelques temps à travers la forêt. Sous ses semelles les feuilles se craquelaient dans un déchirement sec qui brisait le silence interminable, les roches imposantes dormaient d’un sommeil mystérieux et la terre, autrefois noire et fertile, périssait en s’effritant comme du sable.

Il descendit un amoncellement de pierres érodées couvertes de lichens jaunâtres et arriva à un endroit où les arbres se firent moins nombreux.

-N’approche pas, lui murmura une voix.

Smertrios se retourna. Il aperçut d’abord des contours vaporeux se dessiner dans une brume nacrée opaque qui saisit les rangées d’arbres et progressait vers lui avec la langueur d’un nuage poussé par le vent.

-N’approche pas, répéta la voix dans un souffle.

Et la vapeur brumeuse s’’étendait. Smertrios crût, un bref instant, discerner une silhouette noyée parmi les ombres fusiformes alentours. Celle d’un animal boisé, à l’encolure courte et au ventre arrondi.

-Qui es-tu ? demanda-t-il en portant la voix. Pourquoi tourmentes-tu cette forêt ?

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