LECON: La gourmandise est un vilain défaut
Voilà qu’en une fraction de secondes, ma vie bascule. Sereine et douce jusqu’alors, il n’a fallu qu’un seul coup de mâchoire acéré sur une jolie pomme bien ronde pour qu’elle tourne soudain au cauchemar.
Ah ! Péché de la gourmandise ! Tu me tiens encore une fois. Pourquoi a-t-il fallu que je cède à ton appel dévoyé. Cruel, faut-il que tu m'étreignes une fois encore de tes ongles pour me chasser du confort paisible de ma modeste vie?
Car certes, je le sais, j’aurai pu m’en passer. Certes, cette pomme dont la chair juteuse se laissait deviner sous le croquant de sa peau ne méritait certainement pas que je la goutasse. Mais enfin, mon Dieu, le châtiment n’est-il point trop sévère ? Pour une petite pomme seulement, un bout de dent en moins. le 1/3 d’une molaire ! Et bien blanche en plus, qui gît entre mes doigts sous le regard médusé de la tablée entière.
Et déjà quelle douleur - douleur terrible! - que celle de songer au fraisier, à la pince, à la scie, à la spatule, aux ciseaux, à la curette tranchante, à la précelle à suture, au redoutable miroir aspirateur. Non, je ne veux pas. Je refuse. Il ne peut en être ainsi. D’un œil dubitatif, j’examine le morceau de dent – de belle taille, je dois bien l’admettre - puis envisage déjà toutes les alternatives possibles dans l'espoir de me soustraire au supplice qui m'attend:
_Recoller le morceau de dent en souhaitant qu'il tienne.
_Remonter le temps et ne jamais croquer dans cette pomme.
_Nier les faits et continuer ma vie sans me soucier d'avantage de ce vilain épisode.
Ah, Dieu, tu me tiens donc! Je promets de renoncer à toutes les pommes du monde si c’est pour m’épargner les vicissitudes du dentiste ! Ou, au moins, que le châtiment vaille le péché commis, sur une tablette rigide de chocolat noir ou une fontaine de caramel mou bien collant afin de ne jamais regretter le poids du sacrifice! Car enfin... une pomme...
Mais de dieu ou du diable, j’ignore lequel tendait l'oreille ce jour-là. C’est après maints et maints ‘non je n’irai pas’ que je fus prise au dépourvu. Car enfin, il fallait bien que j'y consente. Rendez-vous pris le lendemain en urgence à 10h30.
C'est avec 1/3 de dent en moins, et ma bouche ressemblant au mont Eyjafjallajökull dans sa sombre année 2010 que je me suis présentée devant la porte de mon dentiste à l'heure convenue, les yeux cernés par les affres d’une nuit baignée d'angoisses, la bouche joviale et seine en apparence - seulement comme elle est trompeuse- Mon doigt se pose sur la sonnette terrible. J’hésite. Peut-être est-il encore temps. Après tout, je peux survivre avec les 2/3 d’une dent.
Trop tard. La porte s’ouvre et l’assistante dentaire m’accueille avec un de ces larges sourires bien blancs qui nous plonge directement dans la culpabilité de n’avoir su en faire de même.
-Bonjour, dis-je d’une voix à peine audible. J’ai rendez-vous en urgence avec le docteur M.
-Le docteur a pris sa retraite, me répond-elle tout à fait naturellement. C'est son remplaçant qui va vous reçevoir, le docteur K.
Comment? Mais qui est ce docteur K? D'où vient-il? Quels diplômes possède-t-il? S'y connait-il en dentisterie, au moins? Suis-je sa première patiente? D'autres, avant moi, ont-ils survécu? Car enfin, cette fois, j’en suis sûre, c’est le Diable qui s'amuse!
On m'emmene donc dans la dite-salle, blanche et verte comme toutes, puis on me place sur ce siège glacé qui porte encore les marques de notre dernière visite - que ce fût ici ou à l'autre bout du monde, il me semble avoir toujours affaire au même siège - On me donne un papier à remplir et on me demande d'attendre.
Première question: Avez-vous déjà été victime d'effets néfastes suite à des soins dentaires?
Deuxième question: Etes-vous sujet aux maladies suivantes: Troubles Cardiaques - Anémie - Epilepsie - Cancer - Autre ...
Troisième question: Avez-vous des antécédents dans votre famille, si oui, lesquels ( cholestérol - diabète...)
Je veux sortir. Qu'on vienne me chercher. Mais déjà le docteur K. s'avance et me tend la main. Contact établi. Dérobade impossible. Il me scrute en levant un sourcil et me demande de quoi je souffre. Je lui réponds comme je peux: 1/3 de dent, aucun trouble cardiaque, pas d'effets secondaires, ni de cholestérol...
-Ouvrez la bouche
Ca y'est. M'y voici. Le temps s'arrête, mon coeur aussi. Sur la tablette devant moi sont posés les ustensils de torture qui se délectent déjà à l'idée de sonder ma mâchoire.
-Vous avez mal? me demande-t-il
Je hoche la tête en effectuant ce 'mmmh' guttural caractéristique - et universel - bien inutile indubitablement car, nous le savons tous, la douleur à cet instant est inévitable.
-Il faut enlever, tranche-t-il en se redressant. Et celle d'en face aussi. J'ai vu une belle carie. Ne vous inquiétez pas, ce sera fini à 11h pile.
Mon sang se figea, mes jambes se roidirent sur le cuir inconfortable de ce siège qui ricane déjà. Retirer quoi? Quand?
-Votre dent, là maintenant, répond le docteur K en aiguisant déjà sa lame.
Je pâlie et tente d'expliquer brièvement mon cas: je dois partir pour Bruxelles dans l'après-midi puis à une manifestation littéraire à Metz. Est-il impossible d'envisager une solution d'urgence? Un pansement? Une prothèse amovible? Un dentier de secours?
Mon dentiste insiste. Je campe sur mes positions. Non, on ne me retirera pas ma dent. D'ailleurs, ai-je encore mal? Non, je ne crois pas. Merci, au revoir.Certainement soumis à sa conscience de chirurgien dentaire, le docteur K. me posa, tout de même, un pansement provisoire que je perdis à la seconde même où je passai la porte de sortie.
Résultat: Je souffre, j'ai mal. Au retour de Bruxelles, je priai pour qu'on m'arrache enfin cette satanée molaire et toutes celles qui ont -ou auront- dans l'objectif de me faire passer ces moments cruels dont la douleur, vive comme le givre de l'eau glacé contre le nerf à vif d'une molaire, demeure en mémoire et certainement jusqu'à la fin de ce week-end encore.
Ah! Incurable gourmandise...
NOTE A MOI-MEME: Eviter de manger, boire, mâcher tout aliment solide, susceptible de provoquer des lésions dentaires irréversibles. Trouver un nouveau dentiste.