L'OISEAU MORT [EXTRAIT]

Devant la tombe de ses parents, Océane sanglote. Ses petites mains sont jointes comme un bretzel alsacien et ses longs cheveux noirs dégoulinent le long de ses joues pâles. Sur ses deux jambes, elle tremblote ; pour la tenir debout, il lui en faudrait cinq, bien campées. Au dessus d’elle, même les tourterelles semblent tristes. Perchées sur les branches des arbres comme les gargouilles sur Notre-Dame, elles scrutent de leur œil de bille l’herbe morose que caresse la bise automnale. Sur les petits souliers d’Océane, entre deux pâquerettes, une fourmi décanille.

En ce jour tristement notoire, le soleil n’est pas au rendez-vous. Les nuages obscurs jettent leur grisaille indiscrète et grossière sur l’épitaphe des pierres fraîchement disposées. Les gens, qui parsèment l’étendue éplorée, stagnent comme des mannequins en plastique et ne possèdent plus d’œil suffisant pour lire les mots qui plombent la tête des morts.

Sur la tombe des parents d’Océane, quelques bouquets de fleurs s’éparpillent ici et là, sans parvenir à dissimuler ce que la terre lui vola. Au loin, le clocher fait vibrer sa grande langue qui résonne sur les immeubles alentours. Océane lève doucement la tête vers le ciel. Dans quelques heures, la pluie s’épanchera du ciel pour se joindre à la partie.

-Boutonne ton manteau, Nanou, lui dit doucement Xavier en se mettant à sa hauteur. Regarde comme tu es fagotée.

Les yeux de Xavier ne ressemblent plus à ceux d’autrefois. Ils brillent comme un miroir et dissimulent un tas de mouchoir dans le creux de leurs paupières.

-Les gens ne doivent surtout pas penser que je ne m’occupe pas de toi, d’accord ?

Océane acquiesce et puis sourit un peu mais dans son cœur, c’est l’hécatombe. A neuf ans, la petite ignore totalement ce monde si cruel qui dissimule sa face d’accidenté derrière les rayons du soleil. Les feuilles mortes, elles, pourraient en témoigner : si elles se déchirent en tombant au sol, la vie d’Océane aussi.

Que va-t-elle devenir maintenant sans père ni mère pour lui apprendre à ne jamais s’abîmer? Les voitures qui passent au loin entament une oraison funèbre qu’elle seule parvient à déchiffrer. Elle ne peut monter dans l’uns de ces véhicules sans que son cœur ne se vrille. Car c’est dans un tas de tôle fumant que ses parents ont cramé.

-Vous qui les avez aimé, gardez en votre mémoire le souvenir de ces êtres chers, dit le vieux curé Augustin dont les mains d’anachorète s’étendent partout autour de lui.

A ses côtés, la grosse tante Huguette ressemble à une citrouille flétrie. Ses pupilles sont gonflées et son maquillage coule autant que ses gros bras. Au bout de son nez, une goutte se moule et ses mains boursouflées étranglent une rose. Tant pis pour les épines, de toute manière, y’en avait pas. Mises en terre, ce genre de fleurs ne repousse pas.

Derrière Océane, l’ombre de son grand frère veille. Il est posté là et ne bougera pas. Son regard s’est perdu quelque part entre le flot de ses pensées qui s’entremêlent et son cœur blessé. Il ne dort plus depuis trois jours. Il ne se nourrit que de soucis. Il en a même oublié de compter les heures et ne se souvient plus si le jour succède à la nuit. Ses préoccupations sont ailleurs. Avec ses parents. Là, dans la gorge sombre, c’est sa vie d’adolescent qu’il enterre. Aujourd’hui, dix-sept années seulement devront suffire à le préparer au monde des adultes. L’ourlet de son pantalon tombe impeccablement sur le ciré de ses chaussures. Normal. Il l’a emprunté dans la penderie de son père comme la veste derrière son épaule et qui tremble au bout de ses doigts.

-Soit fort mon garçon, lui glisse pépé Louis en le prenant par le bras. Tu peux compter sur nous.

Malgré les mots de réconfort qui lui viennent de toute part, Xavier se sent désespérément seul. Comment va-t-il s’en sortir et gérer la maison ? Son boulot de serveur lui permettra-t-il de prendre en charge l’éducation de sa sœur et toutes les dépenses de la vie quotidienne ?

Comme les garçons de son âge, il ne songe plus aux enfantillages mais aime s’amuser, sortir le soir avec son pote Milo et courir les jolies filles dans les bars. Pourtant, aujourd’hui tout est noir. Et même dans les mastroquets. Sur le pavé immobile, picorent quelques oiseaux et les ongles des arbres se courbent tristement vers le sol.

Pendant la minute de silence, on entend la tante Huguette chialer. Quand elle renifle, celle-là, ca fait trembler la terre et toute la vermine qui la peuple. Océane ne sait plus qui regarder. Tout le monde a les yeux aussi gonflés que des œufs durs, et tout le monde tourne sur elle de gros œufs tuméfiés.

A dire qu’elle rêvait d’être une princesse, ca commence mal. Quel conte de fée débute dans un royaume sans roi ni reine, au centre d’un cimetière dévasté par la peine? Elle a bien aperçut une libellule, le long d’une tige de jonc, qui lui semblait étrangement thaumaturgique, mais elle ne fera pas revenir ses parents. C’est Xavier qui lui a expliqué.

Et puis, dans un coin du parc, non loin des personnes qui se sont amassées, il y a Milo. Lui non plus n’affiche pas un air hilare. A vrai dire, il ne l’a jamais eu.

-C’est un écorché, lui avait dit un jour son frère au petit-déjeuner. Personne ne le comprend. Il a vécu de nombreuses vacheries Vaut mieux pas que tu saches.

Aujourd’hui, l’écorché se tient comme la Parque. Derrière la noirceur de ses paupières, deux yeux noisette demeurent, pareils à des tombeaux. Ses mains sont comme des béquilles. Lorsqu’il marche, elles ont l’air bête. Autant que ces gens qui le décortiquent constamment.

-Quel est cet énergumène de noir vêtu ? disent-ils en se retournant. Cachons nos filles avant qu’il ne les dévore ou pire, pervertisse leur âme!

Avec sa guitare sur le dos, Milo passe sa journée entière dans le métro, sur les marches de la station Bastille. Il chante ses compositions à qui veut les entendre, pour quelques maigres sous. Lorsqu’il gratte les cordes, les tatouages de ses bras dansent avec frénésie, comme des personnages de bande-dessinée, et parfois, parmi l’audience, le vieux Léon sur sa seule jambe. L’autre, il l’égara au bord d’un caniveau, l’été dernier.

Pour Milo, la ville est un peu sa maison. De chez lui, il a fui. C’était une pagaille constante. Sa mère fulminait, n’en pouvant plus de le voir musarder toute la nuit, si bien qu’un jour, elle lui claqua la porte au nez. Un verrou et une clé eurent raison des maux du cœur.

Depuis, il vagabonde. De parvis en parvis, de Beaubourg à Bastille. Il a posé sa guitare chez Pierric, un ami de son père ; un artiste comme lui. Dans son atelier de graphiste, Pierric prête parfois ses pinceaux au jeune con. La galère, il connait. Il sait bien s’en défaire. Lui et Pépète sa morue louent un appartement sous les combles de Paris. En prime se trouve une petite pièce ou plutôt un gourbi, au bout de l’escalier juste sous la mansarde. Un endroit pas vraiment chic, mais suffisamment sec pour entreposer des meubles et quelques vieux canevas. Milo s’est rapidement approprié l’endroit, aménagé sa vie de saltimbanque et y somnole parfois, lorsque ses pas de ne tiennent pas aux ruelles enchevêtrées de Paris.

Parfois, il s’en vient chez Xavier, son pote de toujours pour y trouver un peu de réconfort et quelques rigolades. Mais aujourd’hui, les rires ne l’animent pas. Les mains dans les poches de son vieux jean, il regarde les vieux de Xavier qu’on enterre.

La petite Océane est secouée comme une salade parmi les bras qui l’enserrent et les joues humides se collant aux siennes. Dans son cou, des flots de larmes dégringolent et de baisers mouillés. Le murmure des lèvres ébranlées lui soufflent toujours les mêmes paroles : -Courage, sois forte.

Rien n’y fait.

Depuis quelques jours, le cœur d’Océane est brisé.

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