L'OEUF DES FOUS [EXTRAIT]
LA PLANCHE DE BOIS
Je m’appelle Héra.
J’habite sur une île, à côté d’ici. Empruntez la première rue à droite jusqu’à son extrémité puis le traversier desservant le raccord autoroutier. Sur une dizaine de kilomètres. A bonne vitesse.
L’externe d’une courbe ample cerclée de peupliers vous indiquera la sortie à prendre. Suivez la route en montant – accrochez-vous aux portières si nécessaire – et patientez au feu vaguement
tricolore qui précède le rond-point. Première à gauche puis deux fois à droite. Au parking de la superette, laissez votre véhicule sur l’emplacement réservé à votre attention. Un garde-chiourme
prénommé Jojo vous guidera ensuite le long du sentier forestier, jusqu’au Pont aux Anchois surplombant une source cristalline en forme de feuillage. N’omettez pas votre ciré marin. Rouge ou rayé,
au choix.
Mettez-le.
Après le Pont aux Anchois, suivez les indicatifs et passez outre la Farandole des tonnelières projetée annuellement sur la façade grise du Monolithe Pastoral. Elle représente une piètre
distraction dont l’intérêt vous éloignera subrepticement de votre destination. Ainsi, suivez le Canal de l’Ouragan sans vous soucier de cette superfluité.
Si, malgré toutes ces directives, vous dérivez en définitive, ne vous affolez pas. C’est simple. La panique provoque des réactions peu exemplaires dont certaines pourraient vous porter bien
au-delà de votre destination première. Sachez donc inspirer sans cracher, cependant, vos poumons dans la soupe. Les noyades sont fréquentes, par ici. Si vous me l’eûtes demandé, j’eus répondu
uniquement que seul celui qui s’égare sait mieux se retrouver.
NB : Hormis ces galéjades stylisées, vous n’ignorez certainement pas les nombreux écarts de joutes littéraires dont je fus, moi-même, victime durant mon escapade. Je n’en tire aucune fierté.
Désormais, gentes dames et damoiseaux, ne craignez plus les errements improvisés, que vous les désirez – peu ou prou. Mon île vous accueillera au premier pied posé. Le second, réservez-le pour la
suite. Simple principe de logistique.
D’ailleurs, maintenant que nous y sommes, je vous souhaite bienséamment la bienvenue sur mon bord de baille. Prenez un siège et siéent séants !
Mon île est un peu comme un paradis. N’y existe que du calme, du calme, du calme, et pas d’yeux en travers. Le vert se réserve intégralement aux feuilles de palme, aux agaves et autres
divertissantes perversions. Je me souviens de cette première fois, lorsqu’en explorateur aguerrit j’y plantai mon drapeau d’un geste franc et résolu. Je fus transfigurée de stupeur. Hagarde, vous
dis-je. Je me tenais là, comme un capricorne, les deux pattes écartées et regardais l’eau jaillir de la hampe et se répandre en charriant au loin mon rêve de conquête.
Vous admettrez indubitablement qu’une eau ressemble à toute autre si, toutefois, elles coulent ensemble dans la même direction. Et bien non, c’est faux, vous réponds-je. L’eau de mon île possède
un débit particulier et une teneur en calcaire qui défie la logique et se fiche fièrement des points cardinaux. Inutile d’éponger car déposée ainsi sur les rebords de nos papilles, elle devient
un havre de paix intérieur, une apoplexie ou - comme on dit par ici- une sensation unique qui réconforte et apaise les morsures du temps.
NB : « si le temps ne dort, c’est qu’il mord » disait le meunier.
Pour résumer mon île : c’est un endroit spectaculaire, magique et, de ce fait, peu dévot à la Constitution Physique des Choses Sérieuses (ou CPCS) dont se targuent les scientifiques actuels. Elle
sait se taire malgré les préjugés et possède toutes les qualités requises pour être nommée de la sorte.
J’aime mon île.
C’est un lieu paisible où le bruit est nul, sourd au demeurant et imperceptible au demeuré, hormis celui des chouettes à lunettes - qui ne sortent cependant que la nuit - et celui du vent
lorsqu’il souffle. Car il souffle, le bougre, et nommez le comme il vous plaira sans me contredire. L’oreille de qualité sait reconnaitre sans contrainte la cacophonie calfeutrée des courants
d’air. Ainsi, tendez-la– au demeurant ou demeuré, peu qu’importe- et vous entendrez inévitablement le vent se vanter de savoir vocaliser. Cela en deviendrait burlesque.
Que le vent souffle, tant mieux j’aime à dire, car chacun son métier. Mais qu’il chante sur mon île, une chanson particulière me paraît une autre paire de moufle. Toujours la même. En ré mineur.
Avec des broderies de laine et des pompons épais.
J’avoue m’y connaitre suffisamment bien puisque je l’ai écrite moi-même, des années auparavant, lorsqu’alors à ma fenêtre j’écoutais le vent chanter. Les tours qui constituaient mon environnement
ne se prêtant guère à son refrain particulier, ma chanson se carapata naturellement aux quatre coins du monde et n’est jamais revenue.
Parait-il que les chansons vagabondes sont ainsi. Parait-il qu’elles ne reviennent jamais. Parait-il qu’on les appelle à la folie. Parait-il que. Tant pis.
A bien y réfléchir, je considère heureuse ma chance d’avoir personnellement vêlé une chanson vagabonde. Comprenez, je n’aime pas les voyages. Les voyages ne forgent pas la santé, contrairement à
l’opinion vulgarisée et se gèrent d’une manière vilipendée. Certains partent avec le feu de leurs velléités et d’autres, avec de sévères regrets.
Et les regrets, ça brouille plutôt le moral. Tout autant qu’un œuf au plat embarbouillé.
Mais, c’est décidé. Depuis mon arrivée, je ne veux plus partir. J’aime mon île. Mon île est un peu comme un paradis. C’est une bulle de bonheur où les belvédères de basalte s’accrochent à la mer
et s’entendent à bile détendue malgré leurs déférences. Les berceaux des marées ont beau les déchirer, les éparpiller dans tous les sens, ils s’apaisent toujours en définitive. Et vibrent devant
la beauté des vêprées océanes. Comme si l’ellipse de leurs désaccords ne s’était jamais brisée.
Beau à dire, mais si vous figurez que cet effort est, de ce fait, facile à effectuer, vous faites fausse route. Mais ne paniquez surtout pas et revenez sur vos petits pas.
Pour cette raison unique, j’aime mon île. Elle demeure volontairement prédisposée en dépit des circonstances, sans jamais provoquer le moindre problème. Elle est toujours en règle avec les
conventions. Si, par mégarde, un intrus désagréable parvenait à chambouler mon île, elle ne perdrait pas pour autant la ligne conductrice de ses réflexions. Mon île est téméraire, déterminée et
médiatrice. Elle connait sa constitution, et sait comment se reconstituer. Vous allez me dire :
-Un endroit comme cela n’existe pas. Cessez vos vétilles, petite vérole.
Détrompez-vous immédiatement. Tout d’abord, cessez de m’apostropher de la sorte. Je ne suis pas un champignon. Deuxièmement, mon île-à-moi fait son possible pour exister. Ce n’est pas évident.
Elle se bat matin, midi et soir –excepté les jours pluvieux – sans perdre jamais espoir. Non. Jamais. J’eus beau lui répéter que l’existence se forme à partir du nom. Elle m’a regardé de ses yeux
de bonhomie.
-De quel sobriquet oiseux m’affabulerais-tu ? m’a-t-elle demandé. Contemple mon arborisation. Chaque pousse mérite davantage. L’individualité forme le tout.
Mon île ne suggestionne pas. Elle se contente de provoquer des raz de marée aléatoirement, au gré de ses envies, ou de balancer ses palmiers au détriment des tétrapodes confinés dans leurs nids.
Certes, c’est enfantin, je le reconnais, mais mon île reste jeune, elle. C’est pas comme les oiseaux.