LES AMANTS DE GILGAMESH [EXTRAIT]

Kisikilla le regarda d’en face. Elle ne voyait que Lui. Il était sombre et ténébreux.

Comme autrefois.

D’un geste, elle étendit la main et Lui adressa un signe bref. Elle attendait depuis longtemps sous l’Astre Solaire ardent qui plantaient ses rayons dardés dans le sol de crevasses. Le sel sur sa peau avait déposé la marque de sa morsure enflammée, et l’iode corrosive.

Qu’importe.

Lorsque Sa silhouette s’était esquissée, là-bas, longeant le flanc du Grand Rift d’un pas nonchalant et tranquille, elle avait tout oublié.

Tout.

L’intense étreinte passionnée de l’atmosphère balayée par les bourrasques chaudes, étouffantes de la matinée et charriant d’innombrables corpuscules de poussières. La cornée de ses yeux meurtrie, rougie, par l’ardeur des brûlures. Le silence long, interminable, des journées dont l’élégie infinie se répandait sur l’ondée inégale de l’océan rocheux qui craquelait sous ses pieds.

Tout.

De l’autre côté du Grand Rift. Sa démarche lente et équilibrée, à elle seule, parsemait l’espace vaste et aride de bleu, de vert, et de magenta. Son dos si droit que Kisikilla pouvait reconnaitre parmi les spectres incertains des chaleurs matinales. Chacune des courbes de son corps.

Elle les aimait sans les connaitre.

Un sourire illumina son visage marqué par l’ardeur des ires climatiques. Il fit un geste à son tour qu’elle n’aperçut pas distinctement mais qu’elle devina. Pourtant.

Elle l’aima aussitôt.

Avide, elle en voulut encore. Avec une prudence infime, elle s’avança jusqu’au rebord affûté du Grand Rift. Quelques cailloux se défilèrent sous elle et ricochèrent sur les lames tranchantes des rochers. Dans le gouffre obscur brayant à ses pieds. Avalés. Un grondement sec.

Peut-être était-ce l’Enfer. Du moins, elle le croyait fortement.

-Ne doute jamais de tes convictions, se disait-elle souvent. Ne laisse jamais les autres décider pour toi. Allons, qu’adviendrait-il si demain la Rédemption Suprême?

Kisikilla étouffa un soupir. Sans détacher son regard, elle fixait sur Lui l’éclat de ses paupières carminées. En face d’elle, Il se tenait. Ses contours ondoyant dans l’orbe de l’Astre Solaire, vagues et imprécis. Elle souhaitait qu’il ne parte surtout pas. Qu’il ne la laisse jamais seule, ici.

Seule.

Et s’Il ne revenait pas ? S’Il disparaissait brutalement derrière les falaises du Grand Rift sans qu’elle ne Le revoie? Jamais.

Kisikilla secoua nerveusement la tête. Elle préféra s’abstenir d’y songer.

Puis elle Lui adressa un signe de la main. Il en fit de même.

L’Enfer, certainement.

Nerveuse, elle ne put s’empêcher de mordre la pulpe endolorie de sa lèvre inférieure. Agressée par l’Astre Solaire et le sel, celle-ci avait perdu son galbé d’autrefois. Il n’en restait que de fins lambeaux incolores et douloureuses gerçures qu’elle ne parvenait à soulager

-A demain, Lui murmura-t-elle alors en agitant une dernière fois la main.

Là, l’un en face de l’autre, ils ne pouvaient se résoudre qu’à cela.

Alors à son tour, Il agita la sienne.

Et aussitôt, Kisikilla l’aima.

Depuis la paume jusqu’à la pulpe des phalanges.

Elle lui sourit en retour puis se demanda si elle devait partir ou rester. Peut-être devait-elle s’assoir et attendre qu’Il s’en aille le premier.

Impossible.

Au-dessus de sa tête, l’Astre Solaire épurait sa colère et la frappait de son poing courroucé. La plaine, baignée d’une ardeur enfiévrée difficilement supportable lui murmurait sa longue agonie. Les vagues figées, une par une, l’invitaient à parcourir leurs redondantes désolations jusqu’à l’ombrage propice de sa grotte où Kisikilla trouverait enfin une once de fraicheur.

Elle devait Le quitter. Décrocher son regard de Sa silhouette ciselée, Son dos si droit, et cet espace bleu, vert, et magenta qu’Il instaurait par sa seule présence.

Elle le devait.

Alors, brusquement, elle se détourna et marcha droit devant. Sans se retourner. Jamais.

Elle sentait Son regard perçant franchir le Grand Rift et s’introduire entre ses deux omoplates. S’accrocher à elle avec la force puissante de ses ongles et lui implorer de rester encore un peu. Peut-être lui souriait-Il.

Peut-être lui souriait-Il…

Au sol, les pieds de Kisikilla se mouvaient avec lenteur en soulevant des nébuleuses de poussière rougeâtre. La terre déshydratée se crispait, hurlait, dessous les rocailles solides qui accidentaient le sol. Chacun des gestes de Kisikilla, chacun de ses mouvements. Une peine supplémentaire.

-Combien de temps encore ? se demandait-elle en levant difficilement la tête vers l’Astre et ses chaînes. Combien de temps vais-je endurer cette épreuve ? Peut-être que demain, la Rédemption Suprême.

Plus les secondes défilaient, plus Kisikilla.

Terriblement.

Autour d’elle ne régnait que le vent chaud, infesté de colère, brassant des nuées de poussière sur la plaine infertile et morte. Les courbes des ergs rougeoyants se perdaient dans l’infini pour s’accoupler aux vapeurs célestes.

Autour d’elle, sa propre solitude. Dans son cœur, le grondement de l’air sur le crâne des rochers.

Kisikilla passa brièvement le revers de sa manche sur son front rêche, maculé de nombreuses rougeurs. Cela faisait des jours. Les frissons de fraicheur délicats qu’elle ne connaissait plus.

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