LECON: Un coiffeur a toujours raison

Publié le par Eve

WrittingsMe voilà une nouvelle fois triste victime de la pertinacité de ma fantaisie. J’avais opté, ce matin-même pour un changement radical impliquant une fraiche coupe de cheveux et couleur printanière sous l’impulsion, je le suppose, des premiers rayons vernaux dont Paris savourait la douceur. Il faut dire que mon usuel noisette-cuivré dont je sollicite mensuellement les faveurs me lassa tant et si bien qu’il me devint insupportable de l’exhiber d’avantage.

Je voulus donc du blond. Et lorsque je dis blond, je n’entends pas un blond aurore virant au jaune-banane ou un blond-caramel aussi peu raffiné que le bonbon du même nom. Je voulus un blond-métallique, un blond qui pétille, un blond foudroyant dont j’imaginais déjà les reflets électriques se fondrent aux prémices des  éclats printaniers.

Je me rendis donc, l’âme joyeuse et empressée, dans un salon de coiffure spécialiste de la couleur sur lequel je fondais toutes mes folles aspirations du moment. Me voici devant la porte vitrée, se dressant avec rigueur sous l’effigie massive de la boutique, lourde de tout son prestige. Je marque un temps d’arrêt. Je regarde à droite, puis à gauche. Je m’enquière du tarif, certes conséquent. J’aimerais hésiter d’avantage mais mon blond-foudroyant me supplie, m’appelle, me convint d’entrer.

Alors j’entre.

En un instant, tout s’enchaine. Une foultitude de sourires forcés m’accueille entre deux va-et-vient, me frôle, s’éloigne puis revient. Et repart. Là-bas, des clientes sans têtes gisent au-dessus des bacs à shampoing où s’exerce avec détachement un apprenti au regard lointain. Assises face à un large miroir au teint blafard, d’autres attendent en parcourant un magazine de mode, le cheveu entortillé dans quelques rouleaux multicolores couverts d’aluminium qui leur donnent l’allure d’un sapin de noël bien garni.

A côté de moi, une brave dame sourit : « Fuyez si vous le pouvez encore » semble-t-elle me dire. Trop tard. On m’attrape, on m’assied devant un miroir et on me demande ce que je veux.

-Blond-métallique ai-je répondu en montrant ma tignasse.

L’employée me regarde, lève les sourcils puis répond :

-Non. Thé ou café ?

Je rigole bêtement, mal à l’aise d’être la seule à trouver ce quiproquo redoutable – car enfin, je ne suis pas une habituée des salons de prestige ! – et je réponds que je ne désire rien d’autre qu’un blond-métallique.

Autour de moi, la majorité des clientes m’adressent un regard condescendant par-delà les pages de leurs magazines de mode. Je dois certainement être l’attraction de la journée.

-Je vous emmène consulter David, me répond-elle d'un ton plat, en m’invitant à la suivre. Il connait tout de la couleur. C’est notre spécialiste.

Je la suis d’un pas mal assurée à travers les allées de miroirs vibrant aux rythmes des sèche-cheveux et des ciseaux. Là, les coiffeurs me dévisagent et doivent certainement déplorer la médiocrité de mon noisette-cuivré acheté en boîte au sein d'une grande surface. Car je sais qu’ils savent. Je sens bien qu’ils l’ont deviné et qu'ils crient intérieurement au sacrilège.

Un escalier en colimaçon m’attend à l’extrémité de l’allée principale où on m’abandonne en disant :

-David est au premier étage. Vous êtes certaine de vouloir un blond-métallique ? Ca va faire moche.

Qu’en sais-je, moi, si je suis certaine ? Ne dit-on pas qu’il faut vivre dans l’exaltation, l’imprévu et le sensationnel ? Et j'y songeais bien en gravissant les marches en bois exotiques, agrippée à la rampe comme à mon idée tenace du matin. Le premier étage me parût aussi inaccessible que mon blond-métallique pour lequel j’endurais, depuis bientôt un quart d’heure, de nombreuses épreuves et celle du dénommé David n’en était-elle pas l’étape ultime ?

Arrivée enfin sur le palier, je tombe nez-à-nez avec un homme imposant au regard froid qui, bien qu’affairé à démêler la tignasse importante d’une jeune cliente, m’apostrophe de la sorte :

-C’est vous le blond-métallique ?

Oui, c’est moi. Je crois. A supposer que ma requête avait circulé dans le salon entier par le biais discret de quelques correspondances dont j’ignore encore la nature. David me scrute de haut en bas. Puis de bas en haut. Sa jeune cliente également ainsi que toutes celles du premier étage.

Moi, je demeure rivée au sol, bien incapable d’effectuer le moindre pas sous l’œil unanime qui me jauge. L’espace d’un court instant, j’en viens à maudire mes lubies insensées et les impulsions prématurées du printemps.

Enfin, le grand David délaisse sa cliente et s’avance vers moi, ses ciseaux à la main. Le salon frémit. Les sèche-cheveux se taisent. Les magazines se referment. D’un geste d’artiste, sûr et maîtrisé, il empoigne ma chevelure, la défait du lien qui la retenait, la secoue quelques instants comme un vieux linge puis déclare :

-Je ne peux rien faire là-dessus. Vous allez virer au roux. Moi, je n’y touche pas. Vous utilisez les produits colorants depuis longtemps ?

Confuse, mortifiée, mis-à-nue devant le salon entier, je me décide alors à revenir sur mes pas afin d'écourter les sermons  insoutenables de mon bourreau et quitte le salon la tête basse, lestée de mon inflexible noisette-cuivré qui, dans un excès de triomphe, se mit à étinceler plus que jamais sous les rayons zélés du soleil.

Puis, je suis rentrée chez moi, déçue et contrariée de n'avoir assouvi mes aspirations du moment.

Ô Monsieur David, que ne fus-je bien sotte de questionner votre savoir immense et douter, un soupçon de secondes, de la véracité de vos propos. Certes, vous me tirâtes les cheveux ; certes, vous me prîtes de haut en m’annonçant d’un ton glacé qu’il était inutile de songer au blond-métallique.

Mais souffririez-vous de me voir, honteuse et coupable, franchir à nouveau la porte de votre temple où, jadis, j’affichais crânement mes positions, et qu’en mutine incorrigible je vous avoue avoir opté, par la suite, pour une coloration maison fort peu heureuse ayant tourné au roux-acajou? Et enfin, vous attendrirez-vous ?

Dans le doute, je m'en abstiendrai...

NOTE A MOI-MEME: Toujours écouter les conseils de son coiffeur

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Publié dans Nouvelles - Leçons

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