Dans le Train

Publié le par Eve

WrittingsSur le quai, les passagers courant après leur retard me font penser qu'une minute auparavant, j'étais de ceux-là. Derrière eux, des valises pleines de souvenirs pèsent sur le maigre essieu qui les soutient et tente de ne pas se briser d’épuisement. Aussi lourdes que les nuages qui nous surplombent de la sorte. Aussi encombrées que l’atmosphère ambiante, oppressant les quais ferroviaires de Paris. Moi, à l’intérieur de mon wagon, rien ne m’atteint jamais. Du moins, pas aujourd’hui.

- Aide-moi donc à démanteler cette mosaïque, me demandait mon père la veille, à l’intérieur d’un songe dont les bribes me reviennent. Ne la casse pas, fais bien attention. Vois-tu, j’y ai mis tout mon cœur car elle symbolise les espérances de ma vie passée.

Et il prenait, le pauvre, chaque tesson entre ses doigts avec une application et une dévotion qui m’atteignirent jusqu’au cœur. Moi, revenue à mes tendres années pour l’occasion, je l’aidais dans l’insouciance fragile de l’enfance, mais gardais cependant à l’esprit les troubles qui n’allaient pas tarder à nous déchirer l’un comme l’autre.

-C’est vrai, lui ai-je répondu. Tu y as mis tout ton cœur…

Et le train part. Destination : mes montagnes-ballons et leurs chevelures de badianes. En quelques minutes, j’ai quitté Paris. Adieu mes immeubles impalpables, Adieu ma pollution. Je vous rattraperai plus tard, comme ces gens sur le quai agitant leurs mouchoirs.
Désespoir.

Le ciel s’est paré d’un gris hivernal mais alors, il ne pleut qu’à ma droite. Tant mieux. Car c’est à ma gauche que la fenêtre s’ouvre sur le monde et passe au travers de gouttes de pluie pour m’offrir le défilé incessant de la nature.

Bientôt, les carrefours encombrés succèdent aux prairies dépeuplées où seuls des piquets de pâtures se dressent vers le ciel. Des fleurs par millions font chauffer leurs pétales dans les maigres rayons du soleil qui s’obstine malgré tout et quelques vaches éparses, dont l’image fugace se dissipe immédiatement, broutent tranquillement.

C’est une carte postale toute entière qui s’est invitée à l’intérieur de ma fenêtre. C’est mes vallées, mes vallons et la promesse de retrouver, d’ici quelques heures, la tendresse de mes souvenirs d’enfant.
Et puis, soudain, là, une imposante bâtisse. Une ancienne entreprise gerbe ses entrailles entre deux mottes de terre. Ses dents d’acier, lugubres et ajourées se perdent entre des boyaux de bronze qu'elle régurgite sur le sol infertile. Encrassée de poussière. L’herbe crève.

Qu’est-il de plus laid en ce monde que celui qui l’a posé sans daigner la reprendre ?

Progressivement, j’y pensais. Et j’y pensais encore lorsque les premiers passagers sont descendus du train dans la pénombre qui s’était installée. Pour espérer  étreindre leurs courageux réceptionnaires, patients et stoïques statues de pierre sur les quais désertés. .
Moi, je ne regarde plus rien. Je les entends parfois débiter des paroles qui me dissolvent d’avantage.

Et puis, le train repart. Je somnole puis me réveille aux moindres soubresauts des moteurs. Au fur et à mesure, l’obscurité cède à la nuit comme les images que mon esprit engrange. Dans mon wagon, je me trouve délicieusement seule. Personne n’a voulu rester jusqu’à destination : mes montagnes n’auront donc que moi, ce soir.

Bercée par le cahotement de la machine, je parcours les villages paisibles et m’invite sans pudeur à la table des gens qui se tiennent figés brièvement dans leurs habitudes. Seuls ou accompagnés. Je peux certainement entendre leurs bavardages conviviaux ou le rire des enfants qu’ils regrettent en silence.

Puis le noir encore s’agrippe à ma fenêtre durant quelques instants et me laisse entrevoir des bribes de lumière que déchirent soudain les flammes rougeoyantes d’une opulente fabrique. Ecorchant la nuit et la quiétude qui m’entoure, elle impose à ma vue ses caissons gigantesques, sa fumée épaisse et l’intérieur de son ventre gargantuesque dans lequel elle abrite des poutrelles en fer. Massives et guindées comme pour former l’arceau d’une carcasse invincible.

J’en frissonne quelques instants et, en un clin d’œil, oublie tout de cette vision étrange qui se soustrait à ma vue avec promptitude en me laissant le doute de sa réalité.

Le train m’annonce déjà sa prochaine gare. Etait-il temps que j’arrive. Là, où plus rien n'existe vraiment que mes souvenirs. Là où j’apprends à renaitre et mourir. Mes montagnes, mes idéaux, mes rêves d’enfant, ma mosaïque.
Je quitte le train. Je quitte mes fantaisies. Un pied sur le sol fertile des Vosges. Je meurs et je renais entre les bras de mon père qui me murmure :

- Vois-tu, j’y ai mis tout mon cœur.

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Publié dans Nouvelles - Leçons

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